Podcast sciences

Le 20 mars 2021, j’étais chez les copains de Podcast Science pour parler de dents, mais aussi d’endodontie et du collectif Fakemed. C’était très sympa et je vous laisse réécouter toute l’émission ici.

Vous pourrez aussi retrouver mes confrères qui ont, sur ce même podcast de qualitayyy, parlé de recherche en odontologie ici, et d’anthropologie dentaire .

Réflexions Sur les dents

Publié le 17 mai 2021, temps de lecture 15 minutes

Après lecture intéressée, je souhaite partager une courte (hum hum) analyse de Sur les dents, essai qu’Olivier Cyran consacre aux inégalités sociales concernant les soins buccodentaires. Rien que ça, c’est un mauvais résumé. Dans ce livre, il parle d’inégalités sociales, certes, mais sans en faire une véritable analyse, ainsi de plusieurs trajets de vie en rapport avec un mauvais état buccodentaire, d’histoire de la chirurgie et de la prothèse dentaires, des dents des pauvres comme des dents des riches.

Limites annoncées et assumées d’un texte

Certains points m’ont énervé pour différentes raisons : parfois pour la vérité qu’il révèle, parfois sur la vision tronquée des choses. Mais surtout, alors que la vulgarisation de la santé orale est mon domaine, et bien j’y ai appris des choses et me suis posé des questions à la fin de la lecture.

Au départ, je voulais faire un simple thread sur Twitter, mais après avoir rédigé sept pages de remarques, je me suis dit que ça allait difficilement rentrer dans un truc lisible. Donc, je crée cette page sur laquelle la place ne pourra pas manquer.

Je vais ici vous parler de points de détails, mais aussi de choses beaucoup plus importantes. Et un peu de moi, parce que c’est ce que l’on est censé connaître le mieux, non ?

Olivier Cyran ne livre pas ici une véritable étude sur les inégalités sociales, mais partage avec nous des réflexions, un point de vue et surtout ses rencontres, touchantes et parfois enrichissantes. Il ne livre pas une étude donc, à proprement parler, mais s’en justifie car il manque de données : « appréhender l’histoire de la dentisterie sous l’angle de ses inégalités sociales est frustrant, car on ne peut intégrer au tableau les soins qui n’y ont pas laissé de marques, et qui sont presque toujours les soins des pauvres» (p34). Si l’histoire est écrite par les riches, les puissants, les vainqueurs, en revanche elle retrouve toujours des traces laissées par le peuple, par la population représentative de son époque : ici, l’anthropologie permet de retrouver des traces des pathologies, de l’absence des dents (qui est un soin, si elles sont extraites dans un but thérapeutique), ou bien de soins quotidiens, qui ne sont pas que l’apanage des gens aisés. Mais l’auteur sait pertinemment que sa stomatophobie et sa vision du dentiste sont de véritables biais dans sa vision des choses, et il nous l’explique clairement, comme un fait dont il ne peut faire abstraction : ce livre n’est pas universitaire, mais celui d’un individu, dont le métier est de chercher, d’écrire, de rendre compte, et de vulgariser. Quatre choses qu’il fait relativement bien.

Des patients mis de côté

Dire des dentistes fraudeurs qu’ils s’enrichissent « aux dépens des plus pauvres » (p56) n’est pas tout à fait exact. La plus grande partie des fraudes concerne des arnaques aux organismes sociaux, et à l’Assurance maladie essentiellement. Cette fraude se fait donc aux dépens de tous, à l’insu des plus pauvres. La fraude la plus courante est peut-être la suivante : un dentiste peu scrupuleux reçoit un patient bénéficiant de la CMU (aujourd’hui C2S pour complémentaire santé solidaire), note – cette fois scrupuleusement – tous les soins existants en bouche, puis déclare mensongèrement les avoir réalisés dans la séance, avant de les facturer à l’Assurance maladie, grâce à la télétransmission de la carte vitale du patient, qui ignore donc tout du stratagème du praticien. C’est bien entendu frauduleux, non déontologique, non conventionnel, pas du tout éthique. Comme les dentistes à double comptabilité, ça existe, mais ça reste l’exception. C’est pourquoi, quand on lit à propos de la fraude fiscale « aucune autre profession ne peut se targuer d’un tel exploit » (p56), en se basant sur trois exemples, ça paraît un peu hasardeux. D’autant qu’aucun argument ni enquête ne vient étayer ce propos.

Puisque nous parlons de fraude, j’ai appris en lisant ce livre l’expression « the belgian dentist » utilisée par les analystes de l’évasion fiscale en Europe pour décrire le particulier qui blanchit ses espèces en traversant la frontière.  L’image fonctionne très bien : on voit le personnage et l’image d’Epinal. En discutant avec mon frère, commissaire aux comptes, il m’explique que le terme de « new belgian dentist » est aujourd’hui utilisé pour parler des nouvelles stratégies d’optimisation fiscale. Si j’ai tout bien compris, parce que l’économie qui n’est pas celle de la santé, je ne maîtrise pas trop. Et vous allez me répondre que ce n’est pas de l’économie, mais de la finance : preuve supplémentaire que je ne maîtrise pas ce sujet. Si vous pensez à ma famille comme une caricature avec un dentiste et un comptable, sachez que ma sœur est auteure-penseuse de l’écologie assez radicale, quand mon autre frère est artificier-factotum.

Quand Olivier Cyran décrit un taux de fraude est estimé à 20 %, on se demande quel est ce pourcentage : celui de la somme non déclarée ? celui des dentistes faisant du black ? Si ça fait référence au nombre de fraudeur, et non à la somme, on est certainement très en-dessous du chiffre, comme pour les restaurateurs cités en comparaison.

Le véritable scandale, souligné à plusieurs reprises par l’auteur, est celui du refus des patients nécessitant et bénéficiant d’aides. Pour rendre le fond de ma pensée plus simple : ces refus de principe ne sont pas acceptables. En revanche, si le CNSD (devenu aujourd’hui les CDF) peut être critiquable sur certaines prises de décision, le procès est ici un peu injuste. En effet, à l’époque de la mise en place de la CMU, s’il a existé des distensions au sein de ce gros syndicat concernant ce sujet, certains s’opposant à la mise en place du tiers-payant, d’autres encourageant ce type de mesures, le CNSD n’a jamais adressé à tous ses membres de courrier vilipendant cette mesure sociale. A l’opposé de la FSDL, syndicat franchement libéral et majoritaire aux dernières élections URPS, les CDF essaie de jongler entre les intérêts des professionnels, ceux des patients et ceux de l’ensemble du personnel des cabinets dentaires. Mais, cette parenthèse syndicaliste ne doit pas venir gommer le vrai problème du refus de patient, et Olivier Cyran nous fait même desserrer les dents en parlant de « syndrome Voldemort » : il a tout à fait raison quand il fait remarquer que le refus de prononcer les mots CMU ou AME est une certaine manière de ne pas leur reconnaître d’existence, ni de légitimité. Et surtout nier le problème et se déculpabiliser de s’en laver les mains.

De même, les limites de l’offre de soins (appelé le panier, comme si l’on allait se faire soigner de la même manière qu’on allait chercher des légumes au marché) attribuée au patient CMU sont tout à fait critiquables : elles ne donnent pas accès aux soins parodontaux par exemple, ni à certaines prothèses pourtant justifiées selon les cas. Ces décisions ne sont pas spécialement du goût des dentistes, mais sont imposées par les institutions sociales. Il est à noter cependant qu’il existe un fonds pour aider financièrement les patients ne pouvant pas payer certains soins non pris en charge. Est-ce parce que ce fonds n’est guère conséquent que l’Assurance maladie n’en fait pas la promotion ? Très certainement, mais ça a au moins le bénéfice d’exister.

Contrairement aux idées reçues, qui touchent les dentistes comme le grand public, il peut être tout à fait rentable de prendre en charge les patients C2S, notamment parce que les patients bénéficiant d’une aide financière ne vont pas se soustraire aux soins pour des raisons pécuniaires. En gros, il est plus intéressant économiquement de réaliser deux prothèses à 100€ qu’aucune à 200€. En réalité, les dentistes qui ne gagnent pas bien leur vie sont ceux qui viennent se tasser dans les villes universitaires déjà bondée, créant ainsi un autre problème : celui des déserts médicaux touchant majoritairement les zones rurales.

Autre fait tout aussi critiquable que le refus direct des patients C2S, les mille stratagèmes décrits pour ne pas soigner tout le monde (c’est à dire les enfants, les handicapés, les pauvres, etc.). Nous parlerons des soins aux enfants un peu plus loin, mais je vais dire deux mots sur le travail le samedi, étant donné que ça me concerne directement. Après des années à bosser le samedi matin et ne pouvoir rejoindre mes enfants et mon épouse que je n’avais pas vus de la semaine, j’ai décidé d’arrêter. J’en ai informé mon associé qui allait partir à la retraite et à qui ça n’a pas vraiment plu car, selon lui, je ne pourrais plus soigner les commerciaux et les routiers qui travaillent tous les autres jours. Ce n’est plus tout à fait vrai, et ceci grâce aux RTT qui ont permis entre autres de pouvoir libérer un peu de temps pour s’occuper de soi, pour prendre soin de sa santé. Et peut-être le télétravail permettra-t-il aux représentants de perdre un peu moins de temps sur la route dans l’avenir ?

Bon, je sais que ça manque clairement de transition, mais ce texte se veut comme une réaction en temps réel à la lecture de l’ouvrage. Et, j’ai encore plein de choses à dire, donc je vais éviter de prendre la place inutilement pour lier l’ensemble : efficacité et synthèse. Où en étais-je, désorienté par mes justifications ? Ah oui, les sanctions des discriminations. Elles sont en effet clairement interdites, mais rien n’est fait pour les sanctionner ou s’en prémunir. Aucune sanction ne semble avoir été prise à ce jour par le conseil de l’ordre, et si les patients peuvent très bien savoir à qui se plaindre, ce dernier fait tout pour ne pas se faire remarquer, dans l’ensemble. Cependant, quand Olivier Cyran se demande qui voudrait être soigné par un praticien qui l’a discriminé, ce n’est pas vraiment une raison à ne pas vouloir se plaindre des refus de soins : quand on se lève contre ces pratiques, ce n’est pas pour être reçu par la suite, mais bien pour que cela ne se reproduise plus, de manière générale, grâce au cri d’alarme que l’on aura lancé. C’est l’exemple de Josiane Bosycot qui s’est battue pour que l’installation des détecteurs de fumée devienne obligatoire dans les logements : ça ne fera pas revenir sa fille décédée dans un incendie, mais c’est son combat pour éviter que ce drame ne touche d’autres familles. Certains combats que l’on mène ne sont qu’indirectement pour soi.

Et concernant l’Ordre qui cherche à rester discret, je ne suis pas surpris d’apprendre au détour d’un paragraphe qu’ils n’ont pas voulu répondre au journaliste qui cherchait à écrire ce livre. L’ONCD (Ordre national des chirurgiens-dentistes) ne gagne rien à aussi peu communiquer. En 2021, il est facile d’être présent un peu partout. A l’heure où la légitimité et l’utilité des Ordres sont questionnées, il est indispensable d’expliquer à quoi ils servent, et d’en faire la démonstration. Pour l’anecdote, quand j’ai commencé à faire de la vulgarisation, au bout de quelques vidéos, j’ai cherché à contacter l’ONCD pour leur expliquer ce que je faisais. La seule réponse que j’ai eu était « nous vous rappelons qu’il n’est pas autorisé de faire de la pub sur internet ». Preuve était faite qu’il ne s’intéressait pas à la vulgarisation, et ne lisait qu’avec ses œillères ce qu’on lui écrit. J’utilise l’imparfait en espérant que cela change rapidement.

Quand il différencie les praticiens du dedans et ceux « du dehors » (p35) pour parler des soignants de la cour et de ceux du jardin, puis pour s’imaginer un parallèle de nos jours avec les membres de l’Ordre et les PU-PH, il n’exagère pas tant que ça. Dans le monde universitaire, on regarde encore avec mépris et condescendance le monde rural, pensant que l’on ne peut pas y faire des soins de qualité parce que les patients ne seraient pas motivés ou n’auraient pas les moyens financiers. Ca peut donner l’impression d’écrivain germanopratin de début du XXème siècle fantasmant une campagne normande depuis Deauville, mais ça se passe bien au début du XXIème siècle, dans l’enseignement supérieur.

Bien évidemment, tous les dentistes ne font pas le même travail (même si sur les 40 000 praticiens travaillant en France, 35 000 sont libéraux) : Olivier Cyran explique qu’il existe des omnipraticiens, sorte de dentiste généraliste, ainsi que des spécialistes et fait bien cette différence pour parler des revenus, car les conditions d’exercice sont très variables, tout comme les moyens, dans tous les sens du terme. Cette différence est présente avec toutes les spécialités, officielles ou non, de la chirurgie dentaire.

Le dentiste sur les réseaux sociaux et sur l’échiquier politique

Un discours auquel je ne peux que souscrire est celui de l’auteur sur les groupes facebook de dentiste : les propos que l’on peut y lire laissent transparaitre une haine primaire vis-à-vis des institutions, mais surtout un manque de respect des patients à tel point que ça pourrait être une caricature ou un mauvais sketch. Comme cela a été décrié chez les médecins avec les critiques de leur Divan. Au-delà des discriminations, je suis à chaque fois choqué par la bêtise d’individus ayant fait des études supérieures, avec des bases scientifiques solides, et qui se laissent pourtant aller sans réfléchir à des clichés, des rapprochements et des biais cognitifs frôlant l’absurde. Cependant, il existe en parallèle des groupes, plus réduits, cherchant simplement à échanger de bons plans, visant à trouver des moyens de générer moins de déchets, ayant pour but de mettre en relation des remplaçants et des remplacés, etc.  La critique n’est évidemment pas celle de l’outil, mais ce que l’on en fait. Et, pour rappel, un groupe « privé » doit forcément respecter les règles inhérentes à un groupe public quand un grand nombre de personnes à l’intérieur ne se connaissent pas forcément directement. Mais ça, ça ne concerne pas que les dentistes.

Pour parler un peu de politique, la partie de notre profession votant FN me semble assez anecdotique, mais mon avis est certainement biaisé par mes affinités personnelles et mes positions politiques pas spécialement dissimulées à mes confrères. En revanche, il me semble plus juste et prudent de dire que « le dentiste est de droite », simplement.

Malgré cela, quand Olivier Cyran écrit « …quel état d’esprit anime son équipe, entre loyauté à l’organisme de tutelle et conscience du filtre antipauvres coincés dans ses proches » (p68) pour parler des membres du Bus (cabinet ambulant parisien visant à soigner les plus démunis), c’est un peu ridicule, d’autant que les dentistes qui participent à ce genre d’action ont certainement une flamme sociale qui les anime. Bon, Catherine va par la suite un peu donner du crédit aux propos de l’auteur.

J’en profite pour écrire ici que si je vais me permettre d’être assez critique sur les propos de mes confrères intervenant dans cet ouvrage, je m’abstiendrais de commenter les propos des patients. Simplement du fait de ma position.

Revenons au Bus. Tout le passage est intéressant et correspond à un travail journalistique : on écoute ce que les gens ont à dire, de chaque côté de la barrière et même de celui du lien entre les deux. Et Catherine dit beaucoup de choses. Quand elle affirme que l’on travaille à perte sur certains soins, elle a tout à fait raison. En revanche, comparer le tarif d’une consultation au salaire d’une femme de ménage, c’est un peu indécent, ne serait-ce que parce que nous avons le reste pour « rattraper » les soins qui se font sans gain. Mais c’est aussi ne pas connaître le salaire moyen d’une femme de ménage, que rappelle Olivier Cyran à juste titre. Cependant, le salaire moyen d’un chirurgien-dentiste n’est pas de 10 000 euros, mais de 7 700€ (ce qui reste dans le dernier quartile, mais 33% moins cher, soit 2 SMIC, ce qui n’est pas rien, dans tous les sens du terme).

Dans l’ensemble, les propos de Catherine sont un peu nazes, comme quand elle dit que le non-recours aux soins n’a jamais une raison financière. Oui, la principale cause du non-recours aux soins est éventuellement la crainte du dentiste, mais les finances sont l’autre point majeur. Et la crainte du dentiste est une responsabilité multifactorielle : la cause est sociétale (et l’usage du mot « arracher », et les poncifs en sont les arguments) et du fait des dentistes eux-mêmes (ou plutôt des comportements de nos confrères aujourd’hui retraités), mais les moyens de s’en sortir sont sociétal, professionnel et individuel. Oui, c’est facile de dire que ce n’est pas ta faute, ce n’est pas à toi de t’en extirper, mais ça peut faire partie de la réalité, sans qu’elle ne s’applique qu’à toi seul, ce qui serait trop facile, sur l’autre versant. Et la remarque d’Olivier Cyran sur l’alimentation équilibrée est pertinente et juste. En revanche, le regarder du seul aspect financier présente des limites : consommer des légumes coûte plus cher, mais l’accès à l’information sur l’importance de manger des légumes et de ne pas consommer de boissons sucrées est un problème socio-économique dans son ensemble. C’est pourquoi la prévention se confronte, là aussi, à bien des limites. Bref, les questions sociales et sanitaires ne se limitent pas à une dichotomie riche/pauvre.

Quand Catherine déclare « le sucre est le premier responsable des caries », ce n’est pas juste. Là où l’UFSBD préfèrera parler des sucres (ou les amis Brusicor et Thibault Fiolet de glucides), ce ne sont pas là les seuls enjeux pour lutter contre les caries : il y a aussi le brossage et ses contraintes (temps disponible, accès au dentifrice, achat d’une brosse à dent en état pour les enfants (parenthèse dans la parenthèse, je dois en acheter une toutes les 3 semaines pour les miens, et si ça ne coûte pas très cher sur une fois, ça devient un budget quand ça se répète), etc.), les moyens de protection (scellement des sillons des faces masticatoires des dents, fluoration de l’eau, xylitol, etc.), l’accès au chirurgien-dentiste, l’alimentation dans son ensemble, etc.

Et quand Catherine fait porter toute la responsabilité sur une patiente en disant « c’est de votre faute », on découvre ce que je trouve puant chez certains professionnels de santé et chez la majorité des charlatans : ne pas prendre en compte l’histoire et l’aspect plurifactoriel des accidents de la vie, sociaux et sanitaires, ignorer le rôle que l’on joue là-dedans, et faire peser l’entière responsabilité sur le patient. Il est beaucoup plus intéressant de dire « ensemble nous allons résoudre au mieux vos problèmes et nous allons analyser comment vous pouvez faire pour ne plus vous y retrouver confronté, ou le moins possible », qui incite à prendre soin de soi dans le futur, au lieu de stigmatiser le passé. L’exemple de Zia dans l’essai est parlant, mais j’ai écrit que je ne reviendrais pas sur les propos des patients, et Catherine m’a un peu énervé, passons à autre chose.

Réflexions rapides sur la pratique, initiées par les remarques d’une patiente

Je m’étais promis de ne pas revenir sur les mots des patients, mais je vais utiliser ceux de Nordy Granger (« …mais jamais il n’a pensé à m’offrir une brosse à dent », p86) pour parler des cadeaux faits aux enfants par les chirurgiens-dentistes. J’ai beaucoup aimé cette phrase pour ce qu’elle renferme. Si je n’ai jamais trop compris pourquoi il faudrait des cadeaux (souvent des gadgets minables, fragiles et inutiles allant à l’encontre de tout concept de décroissance), voire des sucreries (si, si, ça existe !) aux enfants après les soins, il ne me serait pas non plus venu à l’esprit d’offrir une brosse à dent. Pourtant, nous recevons plein d’échantillons de dentifrice et quelques brosses à dent venant de laboratoires (que l’on a pourtant pris soin de ne pas accueillir dans notre cabinet pour éviter toute influence). J’avoue partager ces échantillons avec le personnel du cabinet ou avec ma famille, car je ne voudrais pas ainsi faire de la publicité d’une firme ou d’une autre. Bien sûr, si un patient me disait qu’il n’avait pas de quoi s’acheter une brosse à dent ou du dentifrice, je lui offrirais avec plaisir. Mais, soyons honnête, qui oserait avouer ça à son dentiste : entre la crainte d’être jugé par rapport à sa pauvreté stigmatisée, et celle d’être jugé par rapport au fait de ne pas s’être brossé les dents de fait, personne ne dira rien. Le souci de bien faire ne pourra pas profiter à quelqu’un qui en aurait besoin.

Cette même personne trouve super que son dentiste lui ait expliqué ce qu’il allait lui faire. Oui. En santé, chez le dentiste comme tout autre professionnel, prendre le temps d’expliquer est primordial. C’est sûr qu’il est compliqué de vulgariser et de s’adapter aux moyens de chacun, mais tout le monde est capable de comprendre, et nous avons aujourd’hui de nombreux moyens pour expliquer : discussion, radio, schémas, dessins, modèles, flyer des sociétés savantes, vidéos, application, etc. Au-delà du consentement, au-delà de l’intérêt en termes de santé publique de comprendre comment les choses fonctionnent, il est impensable de rentrer dans l’intimité d’une personne sans la prévenir de ce que l’on va y faire. D’autant que le patient va devoir tout ressentir, même avec l’anesthésie et l’absence de douleurs, sans pouvoir voir. Nous ne pouvons que convenir que cette situation est perturbante, pour tous.

Retour sur le discours d’un confrère

Paul Lafargue, surnom donné au dentiste avec lequel s’est entretenu longuement Olivier Cyran, revient sur de nombreux éléments qui méritent d’être discuté. J’avais adoré Le droit à la paresse, mais je ne me retrouve pas dans tout ce que dit son homonyme pour l’occasion.

La salle d’attente a une importance primordiale dans notre profession, dont l’image populaire est génératrice de stress. Des réflexions ont été menées sur son aménagement pour réduire cela, des progrès techniques ont été fait pour amoindrir les bruits, des prises de conscience ont permis d’en faire des espaces à la fois relaxant et informatif, des changements dans les pratiques font disparaitre peu à peu l’odeur d’eugénol pourtant spécifique de notre métier. Tous les praticiens n’évoluent pas à la même vitesse, et le fait de laisser en ce lieu des informations à disposition peut être discuté : tous les moyens peuvent être considérés comme bons pour apporter des connaissances dans un souci de prévention notamment, mais est-ce un lieu qui s’y prête ? Je n’ai pas vraiment de réponse, contrairement à la question des revues dépassées et délabrées laissées à la disposition des patients. Une partie des responsables n’y prêtent pas attention, ramenant à l’occasion les revues que leur conjoint a terminé de feuilleter. L’autre partie considère que les patients peuvent voler les revues et préfèrent laisser des magazines sans intérêt : au-delà du manque de considération, nous sommes à l’opposé du raisonnement que l’on devrait avoir. En effet, les personnes sont respectueuses des choses qui semblent précieuses. Pour exemple, ces trains flambant neufs qui ont été mis à disposition dans des banlieues défavorisées : là où les détracteurs craignaient un délabrement immédiat et des tags insultants, ces trains ont été respectés par les usagers, contrairement aux anciens wagons qui ont continués à se couvrir de graffitis.

Dans mon expérience personnelle, j’ai toujours vu des patients demander s’ils pouvaient emprunter telle ou telle revue qu’ils n’avaient pas terminée au moment d’être appelés en salle de soins.

Avec mon associée, nous avons longuement discuté de notre choix d’abonnements à mettre en place : nous voulions les choses agréables et d’informations fiables, rien qui mette mal à l’aise. Finalement, le Covid et la nécessité de virer tout support de la salle d’attente a eu raison de nos pow-wow.

Le fond du discours de Paul Lafargue est la constatation suivante : si tu veux gagner ta vie, tu dois mal travailler. Pourtant, dans l’activité et le quotidien qu’il décrit, au-delà de sa méticulosité et de son sérieux louables, émerge surtout un problème d’organisation. Et en premier lieu l’absence de travail de groupe et de ses avantages : échanges entre professionnels, organisation pour assurer accueil des patients et permanence des soins, atténuation franche de la sensation de solitude et de débordement que nous sommes parfois amenés à ressentir, partage des compétences et des effectifs humains, mise à disposition d’un plateau technique plus conséquent.

Deux choses qui ont permis une nette amélioration des conditions de travail et de l’organisation de ce dernier sont la féminisation de la profession et les 35 heures : le travail et la notion de sacerdoce ont été remis à leur juste place, laissant du temps à la vie personnelle, aux autours du boulot et assurant ainsi un certain recul sur son activité.

Mais il reste encore un aspect de notre côté assez stressant à laquelle Paul Lafargue ne semble pas avoir été formé, et à laquelle nous pourrions l’être davantage : celui de la gestion d’entreprise (p109). Malgré l’enseignement mis en place lors de la 6ème année d’étude (l’enseignement de la chirurgie-dentaire se faisait autrefois en 5 ans), la charge mentale continue à peser : accessibilité PMR, formations et bilans du personnel, médecine du travail, normes électriques, radioprotection, etc. De nombreux points d’accaparement dont on ne peut raisonnablement contester l’utilité dans l’absolu, mais dont la multiplicité prend le pas sur l’activité médicale. A quoi s’ajoute chaque année de nouvelles règles ou obligations dont nous informe souvent le syndicat, parfois l’Ordre, quelques fois notre comptable, de temps en temps personne, laissant alors la place libre à de nombreuses arnaques et abus. C’est le propre de toute entreprise certes, mais nous pensions être soignants avant tout.

La question du contrat par son aspect libéral tel que le présente Paul (p111) est biaisée. En effet, l’accord synallagmatique passé entre le patient et le praticien est un accord moral, et réciproque, chacun s’obligeant envers l’autre. Il n’est en aucun cas une contrainte uniquement pour le patient, et n’est pas non plus un rapport répondant purement aux règles d’une économie capitaliste entre un client et un prestataire. Il est bien plus que ça : déontologique et éthique, il est aussi une obligation de moyens (et non de résultats).

En revanche, là où je suis parfaitement d’accord avec mon confrère est cette idée d’élite de la nation. Entrant à l’université au tout début des années 2000, le temps n’a rien fait à l’affaire, j’ai eu droit aussi à ce discours du doyen nous plaçons au-dessus de tous. En entrant, l’ensemble des étudiants est en majorité des enfants de cadres supérieurs, souvent dans le domaine de la santé. En sortant, une partie des thésés repartent en couple, entre dentistes ou avec un médecin. Dans mon entourage d’amis gardés des bancs de la fac, la très grande majorité sont en couple avec un confrère ou une consœur (moitié avec lequel je suis souvent ami aussi, quelle chance).

Pour ma part, mes parents étaient enseignants, eux-mêmes enfants d’agriculteurs, et m’ont élevé avec une sœur et deux frères dans un milieu très politisé, clairement de gauche, partiellement catholique dans son côté humaniste. Durant mes études, j’ai passé un peu de temps avec les groupes de gauche et d’extrême gauche, aussi les milieux anars, notamment pour pouvoir voir des documentaires sur Noam Chomsky ou des objets filmiques artistiques situationnistes, par exemple ; participant aux enseignements en détention du Genepi et aux réflexions sur la prison ; tout en lisant Paul Lafargue justement, mais aussi en étant abonné à PLPL puis au plan B (où j’ai découvert Olivier Cyran) ou CQFD. Certes, aucun de mes collègues ne se joignait à moi, mais j’étais très bien intégré dans ma promotion et nous pouvions avoir des discussions politiques. Et au final, mon épouse n’est même pas dentiste. Pire, elle n’est même pas profession médicale. Bref, si le dentiste est très en majorité de droite, le dentiste de gauche n’appartient pas à la cryptozoologie.

Contrairement à ce que dit Paul, l’enseignement est assez complet, même si certaines disciplines sont plus valorisées et considérées que d’autres : d’un côté la prothèse et l’implantologie, de l’autre les biomatériaux et la santé publique, par exemple. Mais surtout, cette hiérarchisation mise en place au départ par l’intérêt des étudiants, est maintenue et entretenue pendant la formation clinique. Notamment, le renvoi de la faute vers le prothésiste ou le secrétariat est quasi systématique, ce qui n’est pas acceptable socialement, ni dans un souci d’amélioration des pratiques, surtout dans un contexte de formation et d’enseignement. Aussi, on laisse comprendre à l’étudiant qu’il doit être un artiste, avant d’être un soignant doublé d’un scientifique. Preuve éclatante de tout cela : le détartrage. Si c’est souvent le premier acte demandé à un étudiant, celui-ci n’est jamais enseigné, ni théoriquement, ni cliniquement. Il est censé être simple, mais ne le devient jamais réellement, car il n’est ni appris, ni montré par les enseignants. Peut-être parce qu’eux-mêmes ne l’ont pas compris. Quand je parle des enseignants, ce n’est pas de haut car je m’inclus dedans, même si j’ai quitté le milieu universitaire depuis déjà quelques années.

Aussi, si les dentistes n’aiment pas traiter les enfants, voire les évitent, ce n’est pas une question d’argent, mais bien de difficultés : difficultés de prise en charge et de prise de décision, essentiellement, et difficultés à gérer les parents aussi. Quand nous en discutons entre dentistes, la question financière ne rentre jamais en ligne de compte : seulement celle de formation et de compétences personnelles et humaines.

Quant à la stérilisation, les dentistes qui ne la font pas sont une véritable exception. En revanche, il est vrai que l’Ordre, plutôt que de contrôler, a préféré mettre en place des visites par des volontaires chez des confrères : la démarche informative semble plus intéressante que la punitive. Cependant, qu’en est-il de la visite qui se solde sur un « rien à foutre, frère » ? Lors de ma visite, deux consœurs avec qui je m’entends bien sont venues, et étaient vraiment gênées que je puisse croire qu’elles me fliquaient. Je respectais les consignes, mais je suis posé la question des suites qui auraient été apportées à une réaction hostile et malhygiénique de ma part…

Paul parle plus loin dans l’ouvrage du cycle de la dent et du gradient thérapeutique qui sont deux points primordiaux, sur lesquels je reviens donc rapidement. En gros, plus une dent commence à être traitée tôt, par des soins non conservateurs et de mauvaise facture, plus le risque qu’elle soit couronnée puis finalement extraite est grand. D’où l’intérêt de la prévention, de la protection, des soins précoces, conservateurs et de qualité, des alternatives à la couronne, etc. Et cette réflexion s’applique aussi aux gencives. Récemment a été mis en place le RAC0 qui avait pour objectif de diminuer le coût des soins à la charge des patients, sans le faire peser sur le dentiste. Pour cela, il faut comprendre que les soins conservateurs se faisaient souvent à perte, mais étaient compensés par les prothèses, ce avec quoi les dentistes eux-mêmes n’étaient parfois pas d’accord : et pour cause, ça ne va pas dans le sens de la préservation du cycle de la dent. Le RAC0 a cherché à rééqulibrer tout ça : revalorisation des actes, diminution des plafonds de la majorité des prothèses. Si les dentistes ont parfois gueulé contre cette initiative, c’est une démarche qui va dans le bon sens. Même si les revalorisations des soins ne sont peut-être finalement qu’une indexation sur le coût de la vie qui n’avait pas été faite depuis longtemps. Il y a beaucoup de choses à dire sur ce RAC0, mais j’ai déjà beaucoup écrit, et Olivier Cyran explique qu’il n’en parle pas simplement parce que celui-ci n’était pas encore mis en place au moment de la rédaction.

Quand Paul Lafargue parle du respect (p130), on ne peut qu’être d’accord : si tu respectes les patients ceux-ci te respectent. Dans ce sens-là, et non dans le sens inverse. Bien sûr, on ne pourra jamais plaire à tout le monde, mais la vie professionnelle devient bien plus simple sur la base de ce respect : être à l’heure, être à l’écoute, répondre aux interrogations et aux angoisses, rester ferme quand les conditions le demandent, etc. Mais ça ne veut pas dire faire le faux-cul et faire croire aux patients que leur vie nous intéresse alors que l’on s’en fout. J’en parle parce que je le vois parfois, avec cette proximité artificielle souvent mise en avant. Pour ma part, je parle peu aux patients de leur vie personnelle : je les écoute, mais garde une certaine distance par rapport à ça.

Pour finir sur le passage concernant mon confrère, je pense que celui-ci décrit un monde en train de disparaitre peu à peu. Comme quand il se plaint que la mutualisation n’existe pas chez les dentistes (p132). Ca n’existe pas tellement dans les villes universitaires très concurrentielles, mais ça se retrouve sous des formes variées partout ailleurs. Dans mon coin, et dans d’autres régions, il existe par exemple des organismes de formation continue mis en place de façon solidaire et altruiste par des dentistes pour des dentistes ; des groupes de partage d’expérience et d’échanges de cas cliniques ; mais on peut aussi souligner le travail de partage des connaissances des sociétés scientifiques.

En revanche, il a raison sur le manque d’enseignement de certaines disciplines pendant la formation initiale, réservant les connaissances contre rémunération en formation continue. Dans ce domaine, la parodontologie fait office d’exemple dans certaines universités.

Aussi, son estimation de « 50 % des dentistes [qui] devraient être interdit d’exercer » est complètement hors sol. Oui, il y a des gens incompétents et dangereux à qui on ne devrait pas confier de patients et contre qui on ne fait pourtant rien, mais cette proportion n’a rien à voir avec le chiffre annoncé.

Aujourd’hui, les dentistes travaillent mieux, prennent mieux en charge leurs patients. Ce n’est pas forcément parce qu’ils deviennent de gauche ou prennent conscience de leur rôle social. C’est simplement parce qu’ils prennent aujourd’hui le temps de vivre, de réfléchir, de repenser leur travail et leur exercice. Bref, nous faisons enfin de pas de côté, cher à L’An 01.

En conclusion

Ce livre est plein d’Histoire et d’histoires : souvent des choses peu connues, même par les dentistes. L’anecdote du sourire de Shirley Temple menaçant de perdre ses dents de lait y côtoient des avancées plus fondamentales dans les prothèses. On sent vraiment le plaisir de l’auteur à faire ces recherches et à les partager avec nous. Même quand elles parlent de l’esclavage et notamment cette phrase déroutante « Ce n’est qu’en 1964 (…) que le Civil Rights Act leva la ségrégation raciale à l’entrée des cabinets médicaux et dentaires ». C’est très bête, mais je n’avais pas pensé au fait que la ségrégation puisse toucher à la santé, tellement celle-ci me semble être un droit primordial. Que je suis naïf.

Une grande place est accordée aux centres low-cost et au problème qu’ils représentent. Un point est oublié cependant : le fait que les gérants de ces centres puissent ne pas être dentistes les soustrait automatiquement à leurs obligations déontologiques. Ce qu’a permis Roselyne Bachelot est particulièrement grave.

On notera aussi que le discours d’Abdel Aouacheria est parfait, donnant envie de connaître l’association la Dent bleue pour laquelle il œuvre.

La réflexion qui m’a interpelée parce que je n’avais pas spécialement pensé à en parler et parce qu’elle apparait à plusieurs reprises dans ce livre, est celle des conséquences orales de la violence conjugale. Quand il écrit « le visage d’une femme et a fortiori son sourire forment une cible privilégiée qui attise la fureur du mâle » (p79), je ne suis pas tout à fait d’accord. La bouche ne me semble pas être la cible privilégiée de la violence faite aux femmes, parce qu’elle devient alors visible, et sort ainsi du huis clos conjugal. Quand elle touche le visage, c’est qu’il est déjà trop tard et qu’on n’arrive plus à la cacher. Les dents fracturées comme le vitriol ont ce point commun qui va au-delà de l’œil au beurre noir : ce n’est pas éphémère, ça ne disparait jamais.

Dans mon lieu d’exercice, nous avons la chance que le service de médecine légale abrite un chirurgien maxillofacial (Dr Michel Sapanet) et une psychiatre spécialisée dans la violence faite aux femmes (Dr Alexia Delbreil). Le conseil département de l’Ordre avait avec eux organisé plusieurs soirées à destination des chirurgiens-dentistes afin de les sensibiliser à cette question. Initiative louable et inattendue, le projet a finalement avorté : les soirées ont été annulées car elles coïncidaient avec le premier confinement de cette crise sanitaire.

Nous remercions l’auteur de ne pas avoir multiplié plus que de raison les jeux de mots autour du champ lexical de la bouche. Ah, et une dernière remarque pour Olivier Cyran : on ne dit pas « arracher » une dent, rrrhhhaaa !